Jérôme Lambert : « Cabu voulait toujours inviter tout le monde »

Il a fait l’ouverture du festival. Aux côtés de son collègue et camarade Philippe Picard, le documentariste Jérôme Lambert a présenté, en hommage à Charlie Hebdo, un extrait de son documentaire sur Cabu, réalisé en 2006. C’est suite aux attentats du 7 janvier qu’ils ont décidé de diffuser un extrait inédit de cinq minutes qui a fait le tour du monde en quelques jours. Intitulé « Charlie, rire de tout, toujours« , il immortalise la conférence de rédaction à l’issue de laquelle l’hebdomadaire satirique a décidé de publier Mahomet en Une. Détendu et profitant des belles projections du Fipa, il nous a demandé de le tutoyer. Entretien.

Lambert

Comment as-tu connu les membres de Charlie, et comment es-tu entré en contact avec eux pour réaliser ton documentaire ?

Cette histoire commence en 2005. On réalise avec mon collègue Philippe Picard un portrait de Cabu pour France 5, un film qui s’appelle Cabu, politiquement incorrect. Pendant qu’on tourne ce documentaire, d’abord on apprend à connaître Cabu qui est un personnage… Qui était pardon, j’ai du mal à parler au passé. Qui était un personnage extraordinaire, drôle, très attachant, très généreux… Et puis il se trouve qu’il y a l’histoire des douze caricatures danoises [publiées par le journal Jyllands-Posten en septembre 2005, Ndlr] que Charlie décide de publier. Nous, on tournait beaucoup à la réaction et il se trouve qu’on était là le jour où Cabu a dessiné cette une qui est devenue historique : « Mahomet débordé par les intégristes, ‘C’est dur d’être aimé par des cons’ ».

Cette séquence de cinq minutes qui maintenant est en train de faire le tour du monde sur Internet, elle ne s’intégrait pas bien au portrait qu’on faisait de Cabu, parce qu’elle vampirisait un peu notre histoire, ça prenait trop d’importance. En 2006, Cabu dessinait déjà depuis 40 ans, il avait créé un personnage célèbre, le Grand Duduche, il avait caricaturé toute la classe politique française depuis De Gaulle… Donc on ne voulait pas réduire le film à ça. On n’a pas mis cette séquence dans le film, on l’a laissée sur une étagère !

Et puis il y a eu l’attentat…

Ce jour-là, on travaillait à tout autre chose évidemment, on était complètement bouleversés, on ne savait pas quoi faire, on a regardé des sites d’info toute la journée, comme tout le monde je crois. Et puis le soir on s’est dit « Tiens ce film, si on le regardait ? ». On s’est dit qu’on allait le mettre en ligne. On a envoyé un mail à 120 personnes de nos amis, nos connaissances, avec le lien sur Vimeo, et le lendemain soir, il y avait près de 50 000 vues, le surlendemain il y avait le New York Times qui nous avait appelés, le Spiegel en Allemagne… Et le film a été vu énormément, continue à être vu énormément, et c’est très bien parce qu’on pense que c’est assez significatif de la façon dont pensaient et vivaient les gens de Charlie.

Concernant ces attentats, tu as dû vivre un moment quand même très difficile…

Oui. On n’était pas intimes avec tous les gens du Charlie, on ne les connaissait pas très bien, sauf Cabu qu’on voyait assez régulièrement, avec qui on déjeunait de temps en temps. La blague c’était qu’on n’arrivait jamais à l’inviter parce qu’il bondissait toujours pour payer l’addition, il voulait toujours inviter tout le monde ! C’était un homme très très généreux. Ça a été assez pénible parce que je crois que Cabu, il n’a jamais voulu blesser personne. Il a toujours eu une plume assez méchante évidemment, c’était un des plus grands caricaturistes français donc heureusement qu’il était assez cruel dans ses dessins, mais quand on connaissait un peu cet homme… Il était tellement gentil que… (Il coupe.) Des dizaines de fois j’essayais d’imaginer la scène, qu’est-ce qu’il a pu dire avant de se faire abattre comme un chien… Ça a dû aller très vite. J’avoue que mon camarade et moi, on était dévastés par cette histoire. Quant aux autres comme Charb, Bernard Maris, on les connaissait moins bien mais c’étaient des gens d’une grande sincérité, d’un grand courage, même si je crois qu’ils ne se sentaient pas menacés au quotidien. Ils étaient sous surveillance policière depuis tellement longtemps ! Cabu on l’a vu en 2006 et il était déjà sous protection policière. Il ne l’était pas tout le temps, contrairement à Charb, mais il s’était habitué à tout ça et se disait que c’était un mal nécessaire, et que, « au fond, on ne risque peut-être pas tant que ça ».

Et donc toi personnellement, comment as-tu vécu cet émoi national et que penses-tu de cette mobilisation générale ?

Déjà j’ai été surpris par l’ampleur de tout ça. C’est vrai que j’ai été surpris, parfois un peu choqué, y compris de ma propre mobilisation. Je me suis dit : « Bon sang, je suis là à défiler avec des millions de gens, pourquoi je n’ai pas défilé dans la rue quand un terroriste a abattu à bout portant des enfants dans une école juive ? [Mohammed Merah en mars 2012 à Toulouse, Ndlr] Pourquoi je n’ai pas défilé à ce moment là ? » J’ai souri quand j’ai entendu François Fillon sur France Inter parler de « l’humanisme » de Charlie Hebdo, quelque chose comme ça… (Rires) J’ai souri parce que j’ai pensé à la tête qu’auraient fait Cabu ou Charb devant des compliments comme ça. C’est vrai qu’il y a, c’est inévitable dans ces cas-là, une espèce de récupération, d’unanimisme un peu bizarre, mais au fond c’est quand même bien que cette unanimité se fasse autour d’une cause comme ça, même si elle n’est pas toujours sincère.

Cet élan de défense de la liberté d’expression absolue, penses-tu qu’il puisse s’inscrire dans le temps, ou est-ce plutôt sur le coup du moment ?

Moi je pense que c’était quand même sous le coup d’émotion puisqu’il y a déjà des bémols qui se font entendre çà et là. Je trouve qu’en général ils ne sont pas très pertinents, parce que personne n’a jamais obligé quiconque à acheter Charlie ! Si on ne veut pas voir ces dessins, on n’achète pas le journal. Si on ne veut pas être choqué de la Dernière Tentation du Christ de Scorsese, on ne va pas voir le film ! Il n’y a pas de problème. Je pense que quand on montre un film à la télévision à une heure de grande écoute, là on peut se poser des questions comme ça parce qu’il y a moins une question de choix, de payer sa place. Mais pour des caricatures dans la presse, je ne vois pas le bémol. Je ne comprends pas ces gens qui aujourd’hui disent : « Il faut quand même encadrer ! », non surtout pas !

Puisque les gens sont libres de choisir s’ils veulent voir ou non ces caricatures, les organes de presse français devaient-ils alors les publier, quitte à obliger les lecteurs à les regarder, ou s’autocensurer comme les journaux anglo-saxons ?

Moi je suis assez choqué par les journaux anglo-saxons, par leur attitude. Je suis étonné aussi parce que le New York Times nous a demandé l’autorisation de publier la vidéo « Charlie, Rire de tout, toujours » qu’ils ont sous-titrée en anglais sur leur site, c’est très bien. On se disait : « Est-ce qu’ils vont flouter ? On veut pas qu’ils floutent ! » On en a parlé avec eux, ils n’ont pas flouté les images. Donc sur leur site on peut voir les images, mais dans le New York Times, il n’y a pas eu de caricatures publiées ! Après on peut dire aussi que c’est leur conception de l’information, et que la France est un pays laïc et un îlot. La conception de la laïcité à la française c’est très particulier, on ne va pas imposer ça au monde entier, mais surtout ne la modifions pas. C’est une tradition qui date du XIXe siècle avec les caricatures de l’Assiette au Beurre, du Canard Enchaîné… C’était parfois très très violent, mais c’est notre tradition.

Que penses-tu des voix discordantes qui se font entendre récemment et qui disent « Je ne suis pas Charlie » ?

Le slogan « Je suis Charlie », je l’ai toujours compris comme « Nous sommes tous Américains » au lendemain du 11 septembre, la phrase qui était en Une du Monde. Je ne comprends pas trop le débat, pour moi « Je suis Charlie » c’est « Je suis une victime de la barbarie, qu’on a abattue sommairement parce qu’elle s’exprimait. » Ça ne veut pas dire « J’adhère à toutes les ‘valeurs’ de Charlie » parce que ça les aurait fait rire aussi qu’on parle de « valeurs ». Ils avaient une conception de la presse qui était la leur. Moi je n’aimais pas Charlie particulièrement, je ne l’achetais pas souvent. J’aimais particulièrement les « Couvertures auxquelles vous avez échappé » à la fin du journal, qui étaient en général les plus radicales, et puis les dessins de presse. Après les articles ne m’ont jamais passionné, du temps de Cavanna quand il écrivait ses billets c’était pas mal, mais moi je préfère ses livres. Donc je ne suis pas tellement « Charlie », mais je suis Charlie au sens où je compatis complètement à cette histoire.

Pour finir, on parle beaucoup d’un possible « Effet Charlie », penses-tu qu’il puisse y en avoir un qui favorise toutes sortes de créations libres dans l’industrie documentaire ?

Je pense que l’effet Charlie, s’il y en a un, ça va être une flopée de films sur la liberté d’expression et sur la caricature, et c’est très bien. Il y en aura des bons, il y aura des ratés. Mais je ne pense pas que ça ouvre beaucoup de portes à, par exemple, un film sur la structure cubiste, ou l’expressionnisme abstrait américain… Malheureusement non, je ne pense pas !

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