Un cultivateur sachant cultiver sans ses yeux

En 2014, le réalisateur iranien Mahdi Zamanpour-Kiasari se greffe sur les pas d’un paysan aveugle défraîchi par les âges et les rides. Incorrigible optimiste, le vieil Mashti Esmaeil offre à la caméra un portrait flegmatique et délicat.

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« On devrait voir avec son cœur, pas avec ses yeux ». Cet adage du vieux paysan iranien a de quoi faire sourire pour sa simplicité un tantinet puérile. Le documentaire sur Mashti Esmaeil que dresse le réalisateur Mahdi Zamanpour-Kiasari parvient pourtant à nous convaincre avec la ritournelle entêtante d’une berceuse.

En compétition dans la catégorie « création internationale » du FIPA, l’œuvre iranienne Mashti Esmaeil, in the name of God réussit le pari de donner à voir l’univers d’un riziculteur pourtant aveugle. D’emblée, le décor intimide. Des rizières d’un vert flamboyant, des fruits aux couleurs oubliées des supérettes françaises, des marécages scintillants, le tout sursaturé par un réalisateur visiblement conquis par ce milieu tapageur. L’atmosphère pour autant n’a rien d’oppressant, au contraire. Les montagnes, immenses, en arrière plan des récoltes, rassurent et réparent les branches brisées qui jalonnent la culture. Le ronronnement des tracteurs caresse les oreilles. Le croassement des grenouilles endort la conscience. Marcel Pagnol serait ravi.

Manger, prier, dormir

Au beau milieu de cette torpeur sauvage et paresseuse, la cadence régulière de la canne en bois d’un vieil homme au delà des âges étonne. Solidement accroché à son extrémité, l’ancêtre amaigri déplace fièrement sa barbe savamment travaillée et son costume boutonné jusqu’au cou. Le visage strié de rides profondes, le nez et les oreilles rallongés par les siècles, Mashti Esmaeil, se balade en maître sur son domaine. Propriétaire d’une riziculture boueuse, l’iranien n’a d’original que ses orbites, d’une noirceur impalpable. Le reste est vétuste, primitif. Dans le quotidien du vieil homme, seul l’essentiel compte : travailler, se nourrir, prier, dormir. Faire décamper les ours la nuit à l’aide d’une lampe à huile, escalader avec une souplesse surprenante les arbres, trembler beaucoup plus à l’idée de les redescendre, écouter la radio à la lueur d’un feu de bois. Rendre visite à sa famille aussi, dans le village le plus proche, situé à trois heures de marche « s’il va vite ». Là-bas, la végétation débordante laisse place à une série de maisonnées agglutinées les unes aux autres. A l’intérieur, aucun meuble mais des postes de télévision abîmés et des tapis qui parviennent à recouvrir d’une seule traite un salon.

Dans ce quotidien solitaire, Mashti Esmaeil ne s’adresse que rarement à la caméra qu’il ne peut voir et qui pourtant le suit comme son ombre. « Ce serait bien que la mort vienne ce soir. Je suis seul et dieu aussi », confie-t-il à la nuit sans tristesse ni regret. Il ne craint ni la vie ni sa fin. « Je ne suis pas mort afin de voir de nouveau cette récolte », s’enthousiasme-t-il pendant les moussons. Il chute, souvent. L’aveuglement ne l’aura pas départi de la maladresse, bien au contraire. Il rit aussi, amusé par les calembours du jeune Nasir à l’humour facile et communicatif. « Viens voir la couleur de ce riz! », lance le paysan avec enthousiasme à son compagnon. « Il est plus blanc que tes dents en effet », lui répond l’autre, un sourire incrusté sur le visage.

La formule est toujours la même : laisser inopinément l’aveugle seul au volant d’un tracteur, dérober « l’échelle » – c’est à dire la poutre en bois bancale – lui permettant de redescendre d’un toit en tôle, et systématiquement cette réponse faussement menaçante du centenaire : « Je me vengerai tu vas voir »… En attendant le public sourit, attendri par cette simplicité de vivre et d’aimer.

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