En Allemagne, la parole est au peuple

 Un quartier populaire, des habitants en colère et un riche homme d’affaires détestable, voilà la recette d’un reportage réussi. Et qui offre une belle réflexion sur la place du citoyen dans l’action publique.

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Ehrenfeld, en périphérie de Cologne. La capitale de la Rhénanie est connue pour son imposante cathédrale dont on devine au loin les tours illuminées par l’aube. L’endroit qui intéresse la réalisatrice Anna Ditges, dans son reportage « A qui appartient la ville ? Des citoyens en actions », est bien loin du faste du centre-ville.

Sa caméra se balade dans les ruelles quelque peu délabrées du quartier, captant des regards et des visages au beau milieu des ateliers poussiéreux, des kebabs et des bars miteux. Au centre de ce quartier ouvrier trône un géant déchu : l’usine de la compagnie Helios AG, autrefois fleuron de l’industrie électrique allemande, depuis longtemps désaffectée.

L’intrigue que nous conte ce reportage est simple : un investisseur privé, Paul Bauwen-Adenauer, a racheté cet immense terrain vague et souhaite y construire un centre commercial. Un groupe de citoyens s’y oppose, craignant que ce mastodonte ne vienne achever un commerce local déjà affaibli. Le film prend le parti de suivre quelques personnages, quitte à faire d’eux des clichés : l’investisseur, impeccablement fringué, pas avare d’une phrase assassine envers les habitants entre deux parties de golf. Les Dupont et Dupond de l’administration, le sourire figé face à la caméra, ressemblent à des robots. Le maire de l’arrondissement, la clope au bec, au ton désinvolte, manie la langue de bois comme personne et sait charmer son auditoire. Quant aux citoyens, représentés par quatre ou cinq personnages récurrents dont on ignore le nom, ils sont représentatifs de ce quartier populaire en voie de gentrification : il y a le vieil homme inquiet pour son petit commerce, l’artisane qui peine à joindre les deux bouts à cause de l’augmentation des loyers, l’architecte bobo impliquée pour trouver un projet alternatif au centre commercial, ou encore l’artiste au look bohême, qui vilipende « le pouvoir et l’argent ».

« Ma ville, c’est comme mon salon »

Le reportage interroge la place du citoyen dans le processus de décision politique. Il y a ceux qui pensent, comme M.Bauwen-Adenauer, que « la démocratie représentative est là pour que les élus et l’administration prennent les décisions ». Et il y a les autres. Ces centaines de citoyens viennent en masse pour assister aux réunions organisées par les autorités. Ils s’organisent méthodiquement (nous sommes en Allemagne, rappelons-le) en groupes de travail et planchent après leur journée de boulot sur la faisabilité de projets alternatifs. En lieu et place de McDonald’s, H&M ou Saturn, ils veulent voir des parcs, des écoles, des ateliers de création artistique. « La ville nous appartient » clament-ils en chœur. En matière de démocratie participative, l’Allemagne a semble-t-il beaucoup à nous apprendre : la mairie, qui n’a pas encore délivré le permis de construire à Bauwen, insiste sur l’initiative citoyenne et le dialogue. Il est étonnant de voir à quel point les habitants se sentent concernés par le projet. L’urbanisme est un sujet particulièrement propice à la revendication citoyenne, peut-être, comme le dit une habitante, parce que la ville « est comme mon salon. Si un fonctionnaire venait chez moi et me disait comment aménager mon salon, je le mettrais à la porte ».

La fin du film laisse pourtant un goût amer : les citoyens célèbrent leur « victoire », après que la mairie a assuré vouloir racheter une partie du terrain à Bauwen, dans le but de construire une école. Mais les deux robots de l’administration ne promettent rien : les autorités sont en effet soumises à des contraintes budgétaires drastiques. En outre, associer les citoyens aux décisions coûterait « trop cher ». Face à ce discours morose, gageons qu’il restera assez d’énergie et de volonté à nos personnages pour continuer à défendre, dans le futur, leur vision participative de la démocratie et de l’action publique.

A qui appartient la ville: des citoyens en action, 1h30, reportage allemand d’Anna Ditges, 2014, vendredi 23 janvier à 15h45 à l’auditorium de Bellevue.

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