David Dufresne: « Le web-documentaire n’est pas encore très ouvert »

Le web-documentaire a la cote. Placé aux premières loges du FIPA, le genre aux allures de jouvencelle suscite encore bon nombre d’interrogations. Le journaliste David Dufresne pousse la réflexion.

IMG_4441De l’audace et un paquet de frustrations, c’est ce qui a propulsé David Dufresne dans l’univers du transmédia – comprenez, à quitter les publications classiques pour s’aventurer sur le web. Après avoir sillonné les rédactions d’iTELE, de Libération et de Médiapart, il écrit un tantinet amer : « Ce métier que j’avais tant aimé, ce journalisme à la Tintin, tel qu’il était devenu, je n’y croyais plus » (Tarnac, magasin général).

«Les news creusent leur propre tombe en courant après le temps, ajoute-t-il sagement installé dans une des salles du FIPA, à Biarritz. Le long cours est devenu l’antidote à mes frustrations.» Et la guérison lui sied à merveille : avec déjà deux web-documentaires à son actif, Prison Valley et Fort McMoney, le journaliste devenu réalisateur suscite des émules.

Manifestement intrigué par la société nord-américaine, Philippe Dufresne plonge tour à tour l’internaute au cœur d’une cité carcérale du Colorado et d’un hameau entaché par l’industrie pétrolière en Alberta. Cañon City et Fort McMurray. Six semaines de tournage en 2009 et un budget de 235 000 euros pour le premier. Un an et demi de sueur, cinq employés à plein temps et 640 000 euros de déboursés pour le second. Chaque fois le même duo gagnant : Philippe Brault vissé derrière sa caméra et Dufresne l’index sur le déclencheur de l’appareil photo.

Mais au fait, un web-documentaire… Qu’est ce que c’est ?

Le journaliste refuse de se placer en porte-parole du genre. «Méfiez-vous des gens qui viennent vous dire ce qu’est un web-documentaire, lance-t-il dans un sourire espiègle. On ne sait pas ce que c’est et c’est ce qui est merveilleux. C’est là qu’est la liberté.» Soit. Pour autant, le journaliste s’autorise à jeter quelques pistes ici et là : «Ce n’est pas un documentaire sur le web, ni pour le web, mais par le web» commence-t-il dans un élan de rhétorique avant de s’appuyer sur l’ouvrage de Hakim Bey : le web-documentaire c’est «une zone autonome temporaire».

Le web-documentaire («idoc» côté anglo-saxon) propose ainsi une formule «déambulatoire» innovante : raconter une histoire et la transmettre à la fois par les outils du cinéma et de l’internet. «Faites pas les cons mais un peu quand même», préfère lancer l’un de ses acolytes, le producteur Alexandre Brachet, nous rapporte-t-il. Mais qu’à cela ne tienne, Dufresne est un «commando passé chez les mal élevés» qui se plaît à «jouer à Dieu» et à «maîtriser le temps». On créé et on bosse dur.

Mais c’est quoi l’avantage dans le fond ?

«Le webdoc est une affaire de création plus que de diffusion, se réjouit le cofondateur de Mediapart. Il offre un langage inédit». Et parce-que le genre est affaire de «lente maturation», la qualité s’en fait évidemment ressentir. Un bémol toutefois : l’internet suscite son lot de complications et d’aléas techniques. Fort McMoney en aura fait les frais. Seconde confession du réalisateur : «Le web-documentaire n’est pas encore très ouvert. Le genre n’est pas facile d’accès et s’adresse encore au plus petit nombre.»

Une piste pour nettoyer ce maquillage élitiste? «Pourquoi ne pas se tourner vers des sujets moins sombres ?», avance le réalisateur non moins convaincu «qu’il est magnifique que la souffrance ait une parole». Soucieux de ne pas ériger le web-documentaire en «modèle ou contre-modèle», David Dufresne «regrette le conservatisme du documentaire et le manque de culture du webdoc qui veut réinventer la roue». Un jeune média donc, qui attend encore de faire ses preuves.

Mais tout ce travail, ça coûte cher non ?

Il est vrai que ces réalisations à six chiffres ont de quoi faire dégriser. D’où sort-il tout cet argent ? Plusieurs scénarios possibles en France : donner de sa poche, préférer le crowfunding (financement participatif, pour les accros du réseau), la production et la diffusion auprès de l’écosystème public (CNC, chaîne publiques) et des sociétés privées (Upian, Ligne4, HonkyTonk, Narrative etc), ou encore la coproduction internationale. «Les chaînes privées ne prennent aucun risque, précise David Dufresne. Le service public se bat seul actuellement (NDLR : il émet 80% des subventions dans le secteur) ». Un poids qui tend à s’élargir avec le rôle croissant joué par la Scam (Société civile des auteurs multimédia) et le CNC (dont les subventions peuvent atteindre la somme de 100 000 euros). Autre acteur clé : la presse en ligne et numérique, susceptible de renforcer la timide audience de ces travaux d’investigation. «J’ai la chance de vivre de mes web-documentaires aujourd’hui mais une telle situation est rare», confesse David Dufresne. Ainsi soit-il. La réflexion «marketing» est ouverte.

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