Sur les traces du conflit tchétchène

Qu’apporte le documentaire à l’histoire ? Il permet de partir à la recherche des traces de conflits qui n’en laissent pas répond Manon Loizeau dans son documentaire Tchétchénie une guerre sans traces.

Manon Loiseau, réalisatrice du documentaire "Tchétchénie, une guerre sans traces".

Manon Loiseau, réalisatrice du documentaire « Tchétchénie, une guerre sans traces ».

Aborder l’histoire d’un conflit est loin d’être simple. La guerre en Tchétchénie, amorcée en 1994 et toujours d’actualité, n’échappe pas à la règle. Alors quand le conflit en question semble ne pas avoir laissé de « traces », cela semble mission impossible. C’est pourtant le pari réussi par la journaliste Manon Loizeau, qui a mis des années pour faire aboutir ce documentaire.

Manon Loizeau, quelles sont ces traces de la guerre qui ont disparues ?

Les traces du conflit, les traces de ce qu’a été la Tchétchénie pendant toutes ces dernières années, en tout cas celle que j’avais connu, la Tchétchénie des années 90, sous les bombes russes, sous l’occupation russe. Mais aussi les traces de la mémoire tchétchène plus largement puisque le régime de Ramzan Kadyrov [actuel président de la République de Tchétchénie, territoire de la fédération de Russie NDLR]  fait tout pour effacer la mémoire de la guerre.

Comment ce régime y parvient-il ?

Ramzan Kadyrov est désormais le meilleur élève du système de Vladimir Poutine. Il s’agit de faire en sorte, pour le régime, de ne surtout pas critiquer les Russes ni Poutine, de faire comme s’il n’y avait pas eu 150 000 morts, comme s’il n’y avait pas eu non plus de déportation par Staline, qu’il ne faut pas critiquer non plus. Ce sont toutes ces traces, des traces des gens que j’avais connus, de cette Tchétchénie que j’ai connue, aimée, mais aussi de cet esprit de résistance que je trouve totalement écrasé par un système autoritaire et terrifiant.

Histoire ou mémoire ?

 C’est l’éternel débat de la discipline historique. Si l’histoire a pour devoir de ne s’intéresser qu’aux faits et rien qu’aux faits, la mémoire, elle, serait le fruit d’une construction entre ce que l’on garde et ce que l’on ne garde pas.

Manon Loizeau, Tchétchénie, est-il un travail d’histoire ou de mémoire ?

Je pense que c’est un peu des deux. Je n’ai pas la prétention non plus de faire ni un travail d’histoire ni un travail de mémoire. Je crois que c’était quelque chose de très personnel. J’avais 20 ans lorsque la première guerre de Tchétchénie [1994-1996 NDLR] a commencé. Je vivais à Moscou. C’était d’une telle violence. Je crois que pour tous les journalistes qui ont couvert la guerre de Tchétchénie, c’est resté en nous.

Il était donc évident pour vous de revenir en Tchétchénie par la suite ?

Pour moi c’était un peu une obsession de vouloir y retourner. Je savais que j’allais trouver quelque chose de vertigineux mais je ne pensais pas que c’était à ce point là. Je ne pensais que j’allais trouver des gens que j’avais filmés absolument terrorisés  pendant la guerre encore plus terrorisés aujourd’hui alors que c’est soi-disant la paix.

Un bon outil ?

La question est alors de savoir en quoi le documentaire permet, plus que d’autres formats, de restituer les traces d’un conflit. Manon Lozeau justifie ce choix.

J’aime bien retourner sur les endroits que j’ai filmés avant. C’est aussi pour ça que j’ai choisi le documentaire mais pas le news, parce que cela donne la possibilité de suivre des gens sur beaucoup d’années, d’y retourner, de garder des liens. Et pour moi l’après-guerre ou en tout cas l’après est fondamental. J’ai bien connu Anna Politkovskaïa, cette journaliste russe qui s’est faite assassiner en 2006 et elle disait toujours : « pour moi l’article commence toujours une fois que je l’ai terminé ». Elle poursuivait ces traces de manière plus humaine que professionnelle.

Et l’image, est-elle en soi déjà une trace ?

Je crois qu’on est dans une phase où il y a tellement d’images qu’une image en chasse une autre. Je filme souvent dans des pays où on ne peut pas a priori filmer mais il faut continuer de le faire. C’est pour cela qu’il fallait absolument que je retourne en Tchétchénie. Donc oui les traces c’est important.

Quelle place accordez-vous à la subjectivité dans votre documentaire ?

 Mon travail est totalement subjectif. J’ai vécu une certaine réalité de la Tchétchénie pendant plus de 10 ans en y allant très souvent. J’ai beaucoup d’amis là-bas. Ma vision est partagée avec les gens que j’ai rencontrés. Il est clair qu’un Tchétchène pro-Kadyrov ne va pas avoir la même vision que moi.

Avec Tchétchénie une guerre sans traces, Manon Loizeau  réussit à mettre le documentaire au service de la recherche des traces perdues d’un conflit. Un documentaire historique pour ceux qui « ont la mémoire courte » diffusé prochainement sur Arte.

 Tchétchénie, une guerre sans traces /Manon Loizeau/1h30

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s