Les scénaristes, stars de l’ombre : scénario à écrire

Souvent escamotés au profit des réalisateurs et des producteurs, les scénaristes constituent néanmoins un maillon indispensable de la chaîne de fabrication d’un film, et un élément important du paysage audiovisuel. Importants, mais pourtant relégués au second plan. Zoom sur une profession singulière, en quête de reconnaissance.

Espace Industry

Le tournage d’un film n’est pas seulement une belle entreprise de création, un travail de groupe fondé sur la coopération ; c’est aussi la scène d’un implacable jeu de pouvoir entre les différents membres de l’équipe. Les relations entre producteur et réalisateur sont parfois orageuses, comme peut l’être également le rapport de force entre le réalisateur et ses acteurs.

Quid des scénaristes dans tout ça ? Eux aussi doivent composer avec les exigences des réalisateurs, des producteurs, et des multiples autres individus gravitant autour d’un tournage. « Un scénario, c’est un point de vue, une vision du monde, explique Jean-André Yerlès, membre du jury du FIPA, auteur notamment de la comédie La Cage dorée et coauteur de la série Fais pas ci, fais pas ça. Si tout le monde y rajoute son propre point de vue – et c’est toujours le cas – alors forcément, ça abîme le texte. »

Observateur passif ou bien réalisateur à part entière ?

A cette inévitable frustration s’ajoute celle de ne pas toujours pouvoir suivre la fabrication du film. L’auteur belge Carl Joos, scénariste de nombreuses productions audiovisuelles dont Alabama Monroe, La Mémoire du tueur et la série Cordon, confirme que sa présence lors du tournage des films (ceux pour le cinéma en particulier) se résume la plupart du temps à celle d’un observateur, d’un « spectateur ». Un rapport hiérarchique subsiste entre le réalisateur et le scénariste, qui, une fois le tournage commencé, n’a plus réellement son mot à dire.

Mais ceci est surtout valable pour le grand écran. En ce qui concerne la télévision, les intéressés constatent qu’un certain changement s’est opéré au cours des vingt dernières années. « Ça a été un poste très décrié pendant longtemps, affirme Laurent, réalisateur. Mais aujourd’hui, les séries font bouger les choses. » Popularisées par les États-Unis, les séries télévisées permettent une réelle « redéfinition des cartes et des pouvoirs ». Alors que la réalisation s’effectue par roulement, partagée entre plusieurs réalisateurs successifs, la plupart des séries américaines ne comptent qu’un seul scénariste à la barre. Ce dernier, dans ces conditions, s’impose donc comme « le garant de la continuité », déclare Carl Joos, et maître à bord incontesté. Une pratique qui s’importe progressivement en Europe. Si le pouvoir des scénaristes français n’atteint pas encore celui de leurs homologues américains, Jean-André Yerlès (La Cage dorée) constate lui aussi « une collaboration de plus en plus grande avec les réalisateurs ».

Parallèlement, de timides tentatives émergent également pour favoriser les rapports scénariste-producteur. La cellule cinéma et audiovisuel du Conseil régional de Lorraine a ainsi mis en place une « aide au développement » pour les jeunes auteurs, en encourageant les producteurs à les soutenir financièrement pendant l’écriture. Une façon de « recréer le binôme auteur-producteur », explique Marion Gravoulet, l’une des responsables du programme.

Problème de reconnaissance

En dépit de ces évolutions, les scénaristes peinent à faire valoir leur place dans le milieu professionnel. « Il y a un vrai problème de reconnaissance du métier », avance Stéphane Natkin, directeur de l’ENJMIN (École nationale du jeu et des médias interactifs numériques), dont la fille est scénariste. « Un problème de reconnaissance ? médite quant à lui Carl Joos. Je ne dirais pas un « problème » : on en fait un « problème » ! Mais c’est un fait, oui. »

Une relativement faible reconnaissance du métier, donc. Mais d’ailleurs, est-ce réellement un métier ? Peut-on qualifier de profession une activité ne bénéficiant d’aucune convention collective ni du statut d’intermittent du spectacle, et composé d’individus aux parcours divers ? Carl Joos a suivit des études de linguistique puis divers emplois dans le secteur du marketing; Jean-André Yerlès a travaillé en politique avant de se réorienter vers l’écriture… L’émergence progressive de formations spécialisées, comme celle de la FEMIS, est-elle susceptible de changer la donne ? Difficile à dire. Néanmoins, à défaut de syndicat propre, des associations spécialisées apparaissent peu à peu ; telles que la Guilde française des scénaristes, dédiée à « la défense des intérêts artistiques, contractuels et financiers des scénaristes en France ».

« Les scénaristes ne sont peut-être pas l’alpha et l’oméga de la création audiovisuelle, mais ils en sont au moins l’alpha », conclut Carl Joos.

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