Patrice Franceschi jette l’ancre à Biarritz

Un blouson d’aviateur scinde le flot de manteaux et de parures. La démarche déterminée, l’individu trace son sillage dans la masse de spectateurs nonchalants qui se dirige vers le théâtre du grand Casino. Sa dégaine ne laisse aucun doute, il s’agit de Patrice Franceschi, écrivain et marin hors pair.

 Patrice

 

Cet aventurier iconoclaste a été invité par le festival pour siéger au jury grand reportage et investigation. Demain, après des délibérations qui s’annoncent serrées, la réalisatrice marocaine Tahiri-Bouchaala, le journaliste brésilien Mermelstein et lui-même devront décerner le prestigieux prix à l’un des onze reportages présentés pour cette édition. Du très attendu film Pekka sur le massacre du jeune lycéen finlandais, aux portraits de femmes rwandaises en passant par le reportage du brésilien Chnaiderman sur le thème de l’identité sexuelle ; la sélection présente une grande variété de sujets. « Tous les films sont de très bon niveau, ça va être très difficile pour nous de trancher », nous explique t-il de manière assez entendue ; avant de souligner le fait que beaucoup des films présentés dans la sélection sont en fait des documentaires. « Mais on a décidé de ne pas en prendre compte et de juger les films tels qu’ils étaient. Et honnêtement ça me va très bien, les documentaires me parlent plus », s’empresse-t-il d’ajouter.

Cette affinité pour des films plus personnels, avec un point de vue affirmé, n’est pas une surprise compte tenu des nombreux documentaires qu’il a réalisé lui-même. Il en a à son actif une bonne quinzaine, tournés entre l’Amazonie et les iles du Pacifique lorsqu’il était capitaine de la Boudeuse. La Boudeuse, vous savez, c’est ce trois mats unique qu’on croirait sorti d’un roman de Conrad et que beaucoup reconnaissent au premier coup d’œil après avoir vu « Ces Hommes du Paradis » ou encore « La Vallée Perdue ».

De la Sorbonne à la guerre en Afghanistan

Comment résumer en quelques lignes Patrice Franceschi ? Lui même s’y refuse : « J’ai plusieurs vies mais elles se réunissent toutes dans l’aventure et l’écriture qui sont pour moi consubstantielles, absolument mêlées. Il faut vivre comme dans les livres en quelques sorte ». Ecrivain reconnu, pilote d’avion, parachutiste, marin professionnel, l’explorateur corse a prouvé qu’il était possible de concilier dans une même vie l’action humanitaire (il a été président de SOLIDARITES), des études de philosophie à la Sorbonne et la résistance armée (il s’est battu au côté des Afghans contre les soviétiques).

Son parcours exceptionnel lui a valu de nombreuses médailles, dont celle de chevalier de la légion d’honneur ou encore de l’explorateur de la société Géographique. Il serait vain de chercher à toutes les citer. Comment ne pas penser à Kessel, Monfreid et à tous les grands écrivains-aventuriers de la première moitié du XXème siècle lorsque l’on se trouve face à un personnage à la fois aussi unique et cliché ? Il rassemble à lui seul tous les attributs qui ont forgé le symbole de l’aventurier dans l’imaginaire collectif. Au delà du physique de baroudeur, il y a cette impatience hallucinée à explorer le monde et ce mépris affiché avec provocation face aux limites posées par la bienséance. Interrogé sur ses prochaines destinations, il répond: « je finirai ma vie plein de frustrations. Je suis une bouteille d’un litre dans laquelle on essaye d’en mettre trois. Des frontières à franchir il en reste dix mille, j’en franchirai deux ou trois mais je pense que l’insatisfaction est un moteur de l’existence ».

Épuiser le champ des possibles

Le propre d’un écrivain-voyageur est de repousser constamment par l’écriture les limites de l’action et de l’imagination, de brouiller la frontière entre les deux. Mais quand la réalité et la fiction ne font qu’un, comme c’est le cas dans la vie de Franceshi, comment ne pas supposer que la personnalité est surdimensionnée ? Après tout, l’aventurier est un solitaire ; qui voyage mais ne reste intéressé que par lui même. Ego-centré Franceshi? Difficile à dire. L’excès de confiance, oui, l’indifférence, non. L’engagement, selon ses mots, il le perçoit comme « une nécessité personnelle ». Il suffit de le voir s’époumoner sur les plateaux de télévision pour alerter les téléspectateur avec violence sur la guerre en Syrie : « Tout le monde sait que Daech décapite, crucifie et torture. Mais ce que j’ai vu en Syrie, et notamment dans le Kurdistan syrien est pour moi la plus grande barbarie que je n’ai jamais vue, c’est la plus grande barbarie que le XXIème siècle ait enfantée ».

Facile à dire ? Ça ne demande pas beaucoup d’efforts de passer pour un indigné. Mais l’indignation est dans son cas sincère et réfléchie. La moitié des intellectuels se rêve dans la position d’écrivain engagé, l’autre moitié la revendique et lui les laisse parler pendant qu’il agit. La différence est là. Il se rend régulièrement au Kurdistan, où il suit au plus près la bataille de Kobané et affirme son admiration pour les combattants Peshmergas : « Je ne comprends pas que ces gens qui nous ressemblent autant, qui défendent le même corpus de valeurs que nous : la démocratie, l’égalité homme femme, la laïcité; qui sont dans leur territoire autonome capables d’installer la paix, et chez qui la relation avec les musulmans, les chrétiens et tous les autres minorités est aussi saine soient si ignorés par la France. Ce type d’expérience révolutionnaire au Moyen Orient nécessite notre support et notre aide. Ces gens défendent nos valeurs et nous on fait comme si ils n’existaient pas ». Ce discours est global mais il est fort quand il est prononcé par un homme qui connaît aussi bien les spécificités de la région.

« J’ai une vision pessimiste des choses mais une vision très optimiste de l’action. »

Le reportage Un baptême du feu, présenté mercredi parmi les films de sa sélection, aborde des questions fondamentales sur ces reporters, photographes et aventuriers en tout genre qui n’hésitent pas à risquer leur vie pour saisir les images d’une guerre qui n’est pas la leur. Il y a pour eux deux lignes de front. La première, réelle, est sur le champ de bataille. L’autre, plus diffuse, tente de différencier dans la réflexion éthique et professionnelle l’inconscience et le courage. C’est sur ce terrain que les reporters mènent réellement leur guerre. Le parcours de Patrice Franceshi apporte un éclairage fascinant sur ce combat. Car c’est un combat qu’il a commencé il y a trente ans, lorsqu’il a commencé sa vie de baroudeur. « Des erreurs j’en ai fait un paquet. Ma première expédition par exemple a mal fini. On a survécu au Congo par miracle. J’avais 20 ans et je prenais des risques stupides. C’était cinglant comme leçon mais ça m’a permis de mieux estimer l’intelligence du risque ». Si l’expérience permet de préciser cette deuxième ligne, et d’apprendre à différencier les risques inutiles du réel courage, il n’y a que les convictions qui permettent de la déplacer vers ce dernier.

C’est d’une évidence navrante mais il est bon de le rappeler : on ne peut faire preuve de courage que si l’on sait pourquoi on agit. « En donnant du sens à ce qu’on fait, on peut se permettre de prendre tous les risques. Moi je veux bien mourir au Kurdistan d’une balle dans la tête. Ce dont j’ai peur, c’est de mourir connement sur l’autoroute parce qu’un type m’a doublé sans regarder ». L’esprit d’aventure au sens large dépasse de loin la performance sportive ou la recherche d’adrénaline. C’est une force à déployer au quotidien et qui ne se limite pas au voyage: « Je plaide pour un esprit d’aventure qui doit imprégner tous les métiers de la vie » martèle-t-il. Le parcours de Patrice Franceschi prouve que la sensibilité et l’intelligence dans l’action permette d’abattre l’opposition entre idéalisme et réalisme. Souhaitons que le jury sera en mesure de décerner le prix du grand reportage et d’investigation à un film qui incarne cet état d’esprit.

 

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