Pekka, dans la tête du tireur

Huit ans après la tuerie de l’école finlandaise de Jokela, à qui la faute ? À contrepied des documentaires classiques de tueries scolaires, Alexander Oey renvoie tout le monde dos à dos en s’appuyant sur une mise en scène originale qui combine témoignages et extraits vidéo du tueur. Et prend surtout soin de n’être ni lourd, ni accusateur.

Pekka saluant sa caméra après s’être entraîné à tirer.

Pekka saluant sa caméra après s’être entraîné à tirer.

Novembre 2007. Armé d’un 22 mm bon marché, Pekka-Eric Auvinen, 18 ans, pénètre dans son lycée finlandais de Jokela et abat huit personnes – sept camarades et la principale de l’établissement. L’inexplicable s’est produit, tout le monde veut comprendre. Chacun pointe son voisin du doigt.

Alexander Oey lui a une idée. Rentrer dans la tête de l’adolescent, et regarder. Regarder son parcours, ses hobbies, son entourage. Cheveux blonds tirés en arrière, le visage rougeâtre de Pekka apparaît à l’écran. Puis l’adolescent filme le paysage, un lac entouré d’une gigantesque forêt finlandaise. Le réalisateur néerlandais annonce la couleur : nous voilà dans la tête du tueur. Bienvenue dans Pekka. Inside the Mind of a School Shooter.

Le témoignage, habile manière de juger l’entourage

Pourtant, malgré la promesse alléchante d’un point de vue interne, le documentaire abreuve le spectateur d’un flot de témoignages et d’entretiens. Cette déception est vite dissipée : le spectateur ne s’y méprend pas et comprend très vite que ces témoignages n’ont qu’un seul but, lui permettre d’émettre un jugement sur l’entourage de l’adolescent. Oey démontre alors son habileté grâce à un montage intelligent des extraits d’entretien. Chacun est minutieusement sélectionné et placé au sein d’un tout cohérent marquant une progression.

Le professeur assure que les élèves ne se maltraitaient pas entre eux, parce qu’il n’a eu qu’une seule bagarre en 12 ans ? Une camarade et les parents confient aussitôt que Pekka était la victime de brutalités à la fois physiques et morales. Sa petite amie virtuelle estime qu’elle n’aurait rien pu faire pour arrêter la tuerie du 7 novembre ? Une blogueuse révèle que cette dernière l’avait quitté et insulté par messages sur Internet, une semaine plus tôt. Chaque point de vue a son contrepoint, chaque contrepoint sa nuance. Mais là où le réalisateur est vraiment original, c’est dans son utilisation des lettres, messages et vidéos de Pekka : le contrat signé avec le spectateur est respecté, nous entrons dans la tête du tireur.

Lettres rouges et fond noir

Un fond noir. Une musique glauque. Jamais de majuscule, mais des grosses lettres rouges. « Si vis pacem, para bellum » : qui veut la paix prépare la guerre. C’est l’un des nombreux passages de la lettre d’adieux à ses parents qu’a laissée Pekka avant d’aller mettre fin à ses jours après avoir tiré et tiré. Visuellement agressives, elles sont soigneusement sélectionnées et compilées pour traduire l’évolution de l’adolescent. Du communisme au national-socialisme, en passant par des démarches antihumanistes voire eugénistes, son parcours idéologique bénéficie d’une mise en scène coup de poing, qui retranscrit l’omniprésence de ces théories dans son adolescence et son esprit. Après tout, c’est bien là qu’Alexander Oey nous a emmenés.

Face à son aversion pour les relations sociales, Pekka se réfugie alors sur Internet. Il y publie des centaines de vidéos, dans lesquelles il disserte sur des concepts philosophiques, décrit les insultes qu’il reçoit quotidiennement, mais précise qu’il n’est absolument pas touché, que l’avis des autres ne compte pas. C’est dans ces vidéos qu’il annonce son projet d’attaquer son lycée, après plusieurs vidéos d’entraînement au tir sur une pomme. Par un diaporama faisant défiler extrêmement rapidement des images et extraits vidéo, le cinéaste entend traduire l’influence d’Internet et des jeux vidéo dans la radicalisation du jeune homme. Et s’abandonne sans doute à la seule facilité du film, un raccourci rapide entre ses pulsions meurtrières et la violence des jeux de guerre.

Finalement, Alexander Oey nous livre une œuvre cinématographique à part entière. En réussissant à rentrer dans la tête du tireur grâce à un effort esthétique plutôt que par une démarche lourde et didactique, il donne à son documentaire une dimension visuelle rafraîchissante face à la gravité du sujet. Et se place ainsi bien au-dessus des autres documentaires de tueries d’écoles.

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